Les femmes comptent parmi les premières victimes des conflits. Resisting Women – Femmes en Résistance était coorganisatrice d’un colloque riche d’enseignements, lancé ensemble avec la sénatrice Alima Boumedienne-Thiery à l’occasion de la Journée mondiale des femmes 2007, sur le thème des femmes réfugiées victimes de conflits. Retour sur l'évènement par Karine Gantin, qui représentait Resisting Women au colloque.
Les femmes comptent parmi les premières victimes des conflits. Le collectif Resisting Women – Femmes en Résistance était coorganisatrice d’un colloque riche d’enseignements, lancé à l’initiative de la sénatrice verte Alima Boumedienne-Thiery à l’occasion de la Journée mondiale des femmes 2007, sur le thème des femmes réfugiées victimes de conflits. Synthèse.
En introduction, la sénatrice Alima Boumedienne a salué les participants et leur a souhaité la bienvenue au Sénat d’un "pays riche épargné "par les violences armées, même si d’autres violences existent, notamment sociales, on parle d’égalité homme/femme en matière de rémunération, de promotion et de représentation politique, d’accès aux mêmes postes à diplôme équivalent, on parle également de violences conjugales, phénomènes plus graves, ou de violences familiales."
Elle a exprimé une "une petite pensée émue pour toutes ces femmes, au Sud bien souvent, qui subissent mille brimades, violences et traumatismes pour avoir voulu défendre leur famille dans un contexte de guerre, ou au quotidien des harcèlements et des tortures pour avoir bravé une dictature ou un pouvoir autoritaire en exprimant une conviction religieuse ou philosophique, ou encore pour avoir refusé une soumission à certaines traditions. Mais ces femmes n’ont pas la vedette dans nos médias. Elles ne constituent bien souvent qu’un arrière plan macabre du tableau de la journée de la femme."
Puis la sénatrice a précisé le thème et l’enjeu du débat :
"j’ai voulu, nous avons voulu, que cette journée du 9 mars leur soit entièrement consacrée, à toutes ces femmes, bien souvent invisibles, qui se retrouvent réfugiées, otages dans des conflits, armées ou non, auxquels la majorité d’entre elles n’a bien souvent pas pris part, otages de la folie des hommes et du bruit de la mitraille, premières victimes des conflits alors qu’innocentes, victimes d’un pouvoir politique autoritaire qui leur interdit toutes expressions. Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où certains parlaient de « fin de l’histoire », d’avènement de la démocratie mondiale : avec la chute du mur de Berlin, la démocratie de marché allait s’imposer partout pour le plus grand bonheur des peuples de la planète. Et pourtant ! Depuis la première guerre du Golfe jusqu’à l’Irak d’aujourd’hui, le Liban hier, en passant par l’ex Yougoslavie, la Sierra Léone, la République démocratique du Congo, le Rwanda, Israël et la Palestine, la Tchétchénie, le Timor, etc., des conflits n’ont eu de cesse d’exploser un peu partout sur la planète. Et pire, les caractéristiques de ces conflits ont énormément évolué. Exemple : Il y a un siècle, 90% des morts victimes de la guerre étaient des soldats ou du moins du personnel militaire. Aujourd’hui, dans les conflits actuels, ce sont les pertes de civils qui avoisinent les 90%. Et bien que les conséquences des conflits armés frappent les communautés dans leur ensemble, elles affectent plus particulièrement les femmes et les filles. Pourquoi ces dernières ? Parce que du fait de leur statut social et de leur sexe, la gente féminine constitue un objectif de guerre fondamental, et parfois sert de butins.
En effet, les groupes impliqués dans des situations de conflit pratiquent très souvent le viol des femmes et ont même recours au viol systématique comme tactique de guerre. Le meurtre, l’esclavage sexuel, la grossesse ou la stérilisation forcée constituent également d’autres formes de violence à l’égard des femmes commises dans le contexte de conflits armés ou de crises politiques, civiles ou non.
Mais les femmes ne sont pas simplement des victimes de ces guerres. Elles en assument un rôle clef en essayant d’assurer la survie de leur famille au milieu des troubles et des destructions. Les femmes sont bien souvent particulièrement impliquées dans les mouvements de défense de la paix, au niveau de leur communauté respective. Elles contribuent ainsi un peu partout à être les premiers ambassadeurs au service de la paix, sur le terrain, et à la reconstruction de leur pays. Or elles se retrouvent la plupart du temps absentes ensuite des négociations de paix, que ce soit entre groupes armés lors d’une guerre civile ou entre Etats lors d’une guerre internationale.
Souvent, non seulement les oubliées, elles sont victimes de discriminations au moment de la reconstruction de leur pays (exemple des femmes algériennes qui ont contribué à la guerre d’indépendance et sont devenues victimes d’une code de la famille injustice et iniques). La communauté internationale a bien pris conscience de tout cela. J’en veux pour preuve par exemple les statuts des tribunaux ad hoc créés par le Conseil de sécurité pour juger les crimes commis en ex-Yougoslavie et au Rwanda. Ils considèrent en effet expressément le viol comme un crime contre l’humanité.
La Cour européenne des droits de l’homme a de même statué que les violences sexuelles, les mutilations génitales, le viol,…, constituaient des violations des traités relatifs aux droits de l’homme. Le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée ou la stérilisation forcée sont désormais considérés comme des crimes contre l’humanité. Il n’empêche. Le nombre de conflits armés, contrairement aux prévisions un peu trop optimistes des débuts de la période post Guerre Froide, n’a fait qu’augmenté. Il a ainsi contribué à multiplier le phénomène des déplacements internes forcés et à grossir les vagues de réfugiés.
On estime en effet que les personnes déplacées sont, dans plus de 75 % des cas, des femmes et des enfants. Ce chiffre peut atteindre les 90 % pour certaines populations de réfugiés, et les abus dont les femmes et les filles souffrent dans ces conflits armés peuvent être le viol, l’esclavage sexuel ou encore la prostitution forcée.
Les femmes réfugiées sont très exposées à la violence et à l’exploitation au coeur des troubles. Or elles le restent également bien souvent dans les pays d’asile ou lorsqu’elles sont rapatriées. Dépouillées de la protection de leur maison, de leur gouvernement et souvent de leur structure familiale, les femmes sont particulièrement vulnérables. Elles font face à l’exil, au harcèlement, à l’indifférence et aux fréquents abus sexuels, même après avoir rejoint un endroit sûr en apparence.
Tout en vivant cela, elles doivent rester des mères, des enseignantes, des compagnes attentives, des sœurs ou des épouses, bref souvent le dernier rempart de protection de la cellule familiale face aux tempêtes extérieures, et le lien de retransmission identitaire.
Malgré ce constat, on s’aperçoit bien vite que dans les recherches sur les réfugiées et sur l’asile politique, il y a peu de travaux consacrés aux femmes réfugiées, de recherches abordant les questions de l’exil et de l’asile sous un angle lié au genre. Les politiques et les législations du droit d’asile sont en effet, en théorie, neutres du point de vue du genre. Pourtant, les effets concrets de ces politiques ont eu un impact particulier sur les femmes réfugiées et demandeuses d’asile, en accentuant souvent leur dépendance et leur vulnérabilité.
Mais le réfugié est souvent vu comme étant un homme.
En effet, les activités des femmes ne sont pas reconnues comme étant des activités « politiques » au même titre que celles des hommes. De même les persécutions subies par les femmes en tant que femmes, comme les mariages forcés ou les mutilations génitales, sont affectées d’une illégitimité dans l’espace du droit et de la politique de l’asile. Les progrès très limités dans la reconnaissance des différentes formes de persécutions dont sont victimes les femmes sont de plus progressivement mis à mal en Europe et dans le monde « occidental » par les tentatives des gouvernements de réduire le nombre des demandeurs d’asile auxquels ils attribuent le statut de réfugié.
Face à la volonté des Etats de « rejeter » la majorité des demandes d’asile, il devient encore plus difficile pour les femmes de faire valoir les persécutions dont elles ont été victimes. L’introduction de nouvelles formes de contrôle à la fois externes et internes fait que les femmes demandeuses d’asile sont devenues encore plus vulnérables. C’est le cas par exemple en France avec la réforme du CESEDA engagée par Sarkozy l’année dernière.
Et pourtant, pourtant il faut souligner sans cesse le rôle fondamental des femmes comme agent de prévention des guerres et de construction de la paix, comme facteur de protection de la famille.
Mais je vais m’arrêter là pour laisser les personnes les plus concernées, ces femmes réfugiées victimes des conflits, larvés ou explicites, prendre la parole pour nous exposer leur parcours, leur point de vue et la façon dont elles envisagent leur avenir."
Les différents intervenants ont ensuite développé leurs approches :
Marie-Ange Lescure, Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCR), a décrit le parcours des réfugiées... En contexte de conflit, a-t-elle exposé, les jeunes filles et les femmes subissent des violences spécifiques. Nombre d’entre elles entreprennent alors le chemin de l’exil, qui est très dur, parfois aussi très long. Ce chemin, elles le font souvent seules : le mari est absent, car il est au combat, ou bien déjà en exil, ou encore emprisonné, ou bien mort... Elles sont alors souvent en compagnie aussi de parents ou d’enfants dont elles doivent assurer la protection physique. Quand elles arrivent dans des camps de réfugiés, leur sécurité n’est pas pour autant garantie. Souvent notamment, elles doivent s’éloigner loin du camp pour chercher de l’eau ou du bois et courent alors le risque d’être agressées.
Enfin, quand la sécurité à l’arrivée, dans le pays d’accueil ou le camp de réfugiés, leur permet peu à peu de se reconstruire, il est question déjà de leur rapatriement. Et tout cela, elles doivent le gérer seules, sans partage de responsabilité ni soutien d’un mari.
Marie-Ange Lescure a décrit ensuite certains aspects du fonctionnement du HCR dans les camps de réfugiés, les comités paritaires mis en place avec les réfugiés pour la gestion des camps, les formations mises en place pour rendre autonomes les femmes exilées et les mettre ainsi en capacité de faire face lors du retour dans le pays d’origine, par exemple pour les Burundaises en Tanzanie, où des formations d’électriciennes ont été envisagées… Marie-Ange Lescure s’est appuyée aussi sur l’exemple du Kenya et du complexe de trois camps de réfugiés installé là-bas par le HCR, essentiellement à destination des Somaliens, et où des activités sportives y sont organisées. Or, celles-ci sont moins accessibles aux femmes pour des raisons culturelles. Des efforts ont donc été faits afin de leur permettre d’y participer, grâce à des négociations avec les familles et les communautés, sur les modalités, avec adaptations multiples… « Rien d’extraordinaire », a-t-elle conclu, « mais des choses positives ».
Madame Lescure a enfin évoqué le « grand défi » pour le HCR que représente l’accès effectif aux personnes déplacées en contexte de conflit : il faut réussir à forcer les frontières d’un pays pour atteindre les personnes. Elle a conclu en rappelant « toutes celles qui n’arriveront jamais à franchir une frontière et qui ne bénéficieront jamais d’une assistance, il ne pas les oublier, il faut avoir une pensée pour elle », déplorant l’incapacité des organisations humanitaires à les rejoindre.
Hélène Isnard, également du HCR, a ensuite décrit le processus en France de l’éligibilité au statut de réfugiés devant l’OFPRA et la Commission des Recours, et la typologie des demandes. Elle a notamment évoqué les victimes de la violence domestique qui invoquent celle-ci pour demander l’asile : c’est une demande émergente qui concernerait un quart des femmes demandeuses d’asile. Elle rappelle le cas de 20 000 Bosniaques musulmanes violées pendant le conflit des Balkans, puis la grande majorité des survivantes au conflit rwandais. Les chiffres sont effarants : un quart des femmes dans le monde ont été violées, 40% d’entre elles avaient alors moins de 16 ans. Les violences contre les femmes sexuelles et sexistes est un sujet dont le HCR a conscience depuis longtemps, a ajouté Hélène Isnard.
Puis elle s’en est pris au poncif selon lequel le droit d’asile en France serait mort. C’est un constat sévère, a-t-elle nuancé ! « Le droit d’asile existe et il est en constante progression, notamment en ce qui touche l’aspect des violences faites aux femmes ». Madame Isnard trouve en outre positif le fait que le HCR soit présent à la commission des recours depuis 1952 par le biais d’un juge assesseur, lequel y dispose d’une voix délibérative. Cette éligibilité en appel d’un représentant du HCR est une spécificité française : nulle part ailleurs le HCR n’est ainsi présent.
Les violences faites aux femmes éventuellement prises en compte lors des procédures d’accord du droit d’asile sont de plusieurs ordres : mutilations génitales féminines (selon les communautés d’origine, pour leur risque ou leur effet), traite (trafic d’organes, prostitution, notamment de République dominicaines), crimes d’honneur (Inde…), homosexualité (Mauritanie, Iran, Mongolie, Sierra Leone…), esclavage moderne, mariages forcés. Les mutilations génitales sont reconnues ou non selon les communautés d’origine des demandeuses d’asile. Concernant les mariages forcés : des femmes ont été reconnues comme réfugiées par la France suite à des menaces de mariage forcé au Pakistan, en Guinée, au Sénégal, en Serbie Montenegro, en Turquie Kurdistan… Il existe aussi le cas des mariages non suivis de reconnaissance familiale : Roumanie, Turquie… Par ailleurs, des personnes albinos en provenance de certains pays ont été reconnues comme réfugiées par la France.
Les violences domestiques ne sont pas reconnues à ce jour. La traite, le travail forcé et le trafic d’organes ne sont pas catalogués dans la Convention de Genève mais le sont en revanche par le statut de la protection subsidiaire.
Un enjeu aujourd’hui est de travailler à l’harmonisation de la jurisprudence, notamment celle en faveur des femmes, a conclu Madame Isnard.
Olivier Brachet, du Forum des réfugiés, a dressé un sombre et mémorable portrait de la situation :
« Ce sujet me met mal à l’aise : on a conscience de son amplitude, on le décrit assez complètement, mais sur le plan pratique sa prise en compte reste difficile. Bien sûr on a des données, des informations, des statistiques insuffisantes, mais on a les moyens pourtant d’avoir une saisie assez juste du problème. Pourtant, on décrit mieux qu’on ne fait… Il n’est pas monté un seul programme spécifique en direction des femmes réfugiées.
Par ailleurs, on dispose d’insuffisamment de données quant aux violences faites aux femmes sur la route de l’exil, alors que c’est souvent ce qui ressort en premier dans les récits des réfugiées à leur arrivée. Car les itinéraires suivis par les femmes sont dangereux ! En outre il leur faut financer à chaque étape le morceau de parcours suivant, ce qui donne lieu pour partie d’entre elles à prostitution. Puis cet aspect du voyage d’exil se dissout peu à peu après l’arrivée dans le pays d’accueil, il se dissout dans la nécessité de produire un récit centré exclusivement sur les violences subies dans les pays d’origine afin d’alimenter le dossier de demande d’asile...
Suite à un conflit, beaucoup moins de femmes arrivent chez nous en France que dans les camps de réfugiés à proximité du pays d’origine. Cela amoindrit sans doute notre capacité d’attention à ce qui se passe là-bas. En outre les femmes plus que les hommes meurent des persécutions, c’est aussi une des raisons pour lesquelles elles n’arrivent pas jusqu’ici.
Femmes réfugiées, réfugiées et femmes. Conditions additionnées... La condition des femmes dans le monde est une difficulté en soi. On retombe dans un ensemble général sur les difficultés, difficultés bien connues, une femme… on s’y dilue. Notre difficulté est de savoir faire ressortir, si on le veut bien, les motifs de persécution spécifiques aux femmes réfugiées qui s’ajoutent, en tant que tels, aux violences dont les femmes sont déjà victimes. Prenons par exemple le débat doctrinal sur les mutilations sexuelles : si on élargit la jurisprudence actuelle, toutes les femmes excisées vont venir. Ce qui amène à un autre problème juridique, celui du « tous bourreaux »… La qualité de bourreau se dilue elle-même, il n’y aurait finalement pas de persécuteur mais des violences générales, nous rencontrons une difficulté à nous y repérer. Cela fait partie des débats qui accompagnent la doctrine et son évolution. Avec aussi des réticences implicites : ne doit-on pas finalement considérer toutes les femmes comme victimes de la condition féminine ? Voilà pourquoi après rencontré un début de reconnaissance, le dossier des mutilations sexuelles se perd dans son champ opérationnel…
Quand est fait en famille le récit de la persécution subie, en couple par exemple, le récit appartient à l’homme. La femme est comme un deuxième cercle où sa parole émerge très difficilement. En outre, il y a une banalisation des récits de femmes concernant les viols innombrables, comme un élément qui détend l’attention, comme cela était en réalité si banal, le propre de la condition des femmes du sud et de la souffrance en général.
Je ne suis pas très optimiste en fait. Dans les pays de l’Europe du Nord, bien sûr, il y a des jurisprudences, et des colloques. Mais en France par exemple, un tel sujet de colloque n’est pas assez élitiste, comme « l’externalisation des politiques d’asile », etc., ce n’est pas assez « universel » pas assez « cartésien », pas assez théorique… Un défaut très important de chez nous. Pourtant les femmes sont les victimes les plus nombreuses, quasiment toutes ont subi des persécutions. Derrière la condition du réfugié, il y a un bourreau, chaque fois qu’on l’élimine on diminue la persécution. Les femmes sont les plus nombreuses, les plus violées, et celles qui meurent le plus souvent. »
Fatiha Mlati, France Terre d’Asile (FTA) a enchaîné ainsi : « Jamais il n’y avait eu encore un colloque pour le 8 mars sur les femmes réfugiées. Merci. Depuis 2004, 51% des foyers reçus par France Terre d’Asile sont constitués par des femmes : c’est une problématique majeure dans les centres d’accueil.
Les femmes réfugiées souffrent d’un fort isolement social. Tout ce qui est fait en matière d’insertion les concernant semble chaotique. Pour notre programme concernant des femmes réfugiées, rendu possible grâce au soutien de l’Union européenne, nous avons réfléchi à un service d’accompagnement pour les réfugiées à partir de la question de l’insertion et de l’intégration pour celles qui ont le statut acquis de réfugiées... Nous avons fait le tour des hôtels… Elles sont hébergées dans des hôtels ne respectant pas leur dignité ni l’équilibre familial, ne permettant pas aux enfants de suivre une scolarité. Nous avons donc développé une solution « d’appartement partagé » dans les quartiers riches comme les quartiers populaires, des appartements très grands où nous logeons en général deux familles de nationalité différente. Il y a par ailleurs 17000 places d’hébergements pour les demandeurs d’asile, avec activités dites occupationnelles car ils n’ont pas le droit de travailler… Or les équipes sociales développaient des pratiques étranges différenciées par sexe ! Il nous semble au contraire important de veiller à ce qu’il y ait de la mixité, donc de proposer notamment d’autres activités aux femmes que celles qui renvoient à des activités domestiques comme la couture ou le macramé.
Notre système d’accueil est défaillant sur la santé aussi : comment peut-on se reconstruire quand on a subi ce genre de choses... (traumatismes, viols…) Il y a six sites spécialisés seulement en France, et pas de suivi spécifique pour les demandeurs d’asile (une association très compétente en ce domaine va bientôt fermer ses portes). L’accès aux soins des demandeurs d’asile et des réfugiés nécessiterait notamment que soit développé un véritable service public d’interprétariat, afin qu’il soit possible d’exprimer ses douleurs et de faire remonter un certain nombre de choses. Il y a cinq ans, en période de campagne présidentielle, FTA et d’autres partenaires ont fait campagne ensemble sur le « droit à la langue », qui était inscrit dans la loi de cohésion sociale de 2004, alors que rien n’existe sur le terrain ! Une catastrophe…
Par ailleurs, il faut noter au titre des problèmes le fait que les demandeurs d’asile n’ont pas de rémunération, ni de garde d’enfant possible pour aller dans les formations éventuellement proposées… alors ce sont souvent les femmes qui y renoncent car les dispositifs existants ne prennent pas en compte leur problématique spécifique.
En 2005, 55% des femmes bénéficiant d’un statut ont obtenu la protection subsidiaire, c’est-à-dire une protection au rabais par rapport au statut de réfugié selon la Convention de Genève, et qui dure un an au lieu de 10 ans pour les réfugiés, etc. La loi Ceseda les fragilise et les précarise encore plus…
Benoît MESLIN, secrétaire général de l’OFPRA est intervenu à son tour pour rappeler un certain nombre d’éléments. D’abord, il a explicité et défendu le statut de la protection subsidiaire incriminée par des intervenants précédents. La Convention de Genève de 1951 ne permet pas d’accorder l’asile à toute personne en difficulté, a-t-il ainsi rappelé. Or, la protection subsidiaire permet de prendre en compte un certain nombre de situations que la Convention de Genève et le droit d’asile écartaient de leur champ. Avec la création de la protection subsidiaire en 2003, « l’objectif était de pouvoir protéger d’autres personnes qui n’entraient pas dans les critères de la Convention de Genève mais méritaient d’être protégées, certes de façon moins approfondie et moins durable qu’avec le statut de réfugié. Nous avons de fait chaque année de plus en plus de femmes sous le statut de réfugiée en France : 29% en 2001, 34% en 2005, 36% en 2006. Parce que de plus en plus de femmes viennent demander protection de la France, et parce que les critères ont été élargis aux persécutions ou menaces graves émanant d’auteurs non étatiques, donc cela couvre les mariages forcés ou l’excision par exemple, opérés par des familles et traditions populaires, non par des Etats. Il faut tenir compte du fait que ces textes sont encore récents (2003, mis en application en 2005) et que la protection des femmes continue régulièrement d’augmenter : donc il y a lieu d’être optimiste sur cette évolution en France. »
Il a aussi précisé certains éléments de procédure de l’OFPRA : « quand les femmes se présentent, nous les entendons séparément du mari. Nous faisons en sorte de les faire entendre par des officiers de protection féminins et que l’interprète éventuel soit aussi une femme afin que la communication soit la moins difficile possible. »
Moneta ROSELLA, d’Amnesty International (AI) a exposé le champ d’intervention de son organisation… AI intervient sur un niveau essentiellement juridique. Pour parler des femmes dans les conflits, il est possible pour AI de se référer à son travail dans la région africaine des grands lacs ou en Bosnie-Herzégovine, où a été mise en œuvre une pratique du viol comme arme de guerre, ainsi que l’humiliation de la femme comme outil de domination et de contrôle… En 1991-1992, les déplacements des populations et les viols ont ainsi constitué des moyens de guerre majeurs dans l’ex-Yougoslavie ! AI a par ailleurs ouvert une campagne sur les fillettes soldats en RDC, un dossier énorme avec viols constants et exercice régulier de la violence. AI tente d’une part de contraindre juridiquement chaque Etat de prendre acte de ses manquements au niveau des droits humains, d’autre part d’organiser le retour et la réinsertion des filles en RDC. Or, c’est extrêmement difficile voire impossible à réaliser : même après un passage dans un premier temps par les camps de réfugiés, il reste très incertain que les filles seront acceptées et réinsérées dans leur village d’origine. Ce même phénomène de la non réadmission des femmes dans leurs lieux de vie se produit un peu partout.
Comment faire pour un droit sexué des femmes, qui ne soit pas seulement considéré comme une partie des droits humains ? En intervenant sur les droits humains, on peut faire avancer les Etats sur le plan législatif. Exemple au Chili : les mères de place de Mai en Argentine et les mères du Chili ont toujours demandé à savoir où sont passés leurs enfants disparus. Or, la loi d’impunité promulguée a de fait interdit de retrouver les lieux de torture et de disparition des cadavres. Mais il a été possible ici au final non seulement de faire intervenir le droit international, mais d’emprisonner Pinochet et de faire modifier la jurisprudence et la loi au Chili… et tout cela a produit aussi indirectement l’élection de Michèle Bachelet...
Monetta Rosella a ajouté enfin que le droit démocratique est essentiel en soi pour faire progresser le droit des femmes et les droits humains
Monsieur Rahoui (en représentant du président Rachid Lahlou), du Secours Islamique en France (SI) s’est ensuite à son tour exprimé sur le travail spécifique de son organisation en direction des femmes victimes de guerre : « Femmes réfugiées ou déplacées : nous ne faisons pas de différence au SI. Toutes, elles sont privées d’avenir et de perspective. Notre association est partenaire d’agences et d’institutions internationales comme le Haut Comité aux Réfugiés, l’Union Européenne, le Ministère des Affaires Etrangères... Nous partageons avec l’ensemble de la communauté internationale des valeurs de non discrimination sur la base de religion, de la race ou du sexe. Nous montons des programmes pour travailler à la fois en phase d’urgence et en post-urgence. Nous sommes convaincus que la femme doit être non seulement bénéficiaire mais partenaire des programmes : réfugiées palestiniennes, celles de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, déplacées du Darfour ou les Tchétchènes en Ingouchie… les femmes sont associées chaque fois pour définir la nature des besoins et les projets, par exemple l’accès aux consultations de gynécologie ou de pédiatrie en phase d’urgence... En phase de post-urgence, c’est-à-dire de réhabilitation et développement, les enjeux sont en outre notamment l’accès à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, la construction d’une autonomie (activité génératrice de revenus, microcrédits pour les femmes qui veulent lancer des projets pour subvenir aux besoins de leurs familles…).
Nous avons pris en charge déjà 20 000 enfants dans le monde, orphelins, en pays musulmans et non musulmans, ce qui veut dire entre autres un travail autour de l’éducation, de la santé, des loisirs… Nous avons monté des plans aussi par ailleurs contre l’exclusion, pour les sans-abri en France, en milieu carcéral, notamment pour les femmes détenues, afin qu’elles puissent fêter le Ramadan ou l’Aïd-el-Kébir, pour leur dire ‘la société est là pour partager avec vous’.
Nous nous inscrivons dans le cadre du Millénaire du développement de l’ONU, qui se fixe pour objectif l’éradication de la pauvreté d’ici 2015. nous nous engageons pour un travail efficace et de qualité. Et nous sommes convaincus que les femmes sont l’avenir de la planète. »
Jean-Pierre Alaux (GISTI) a conclu la série d’interventions de la matinée par les mots suivants : « les interventions de ce matin allaient de l’optimisme (OFPRA) à un certain pessimisme (par la voix des associations). Avec moi, vous aurez un tableau catastrophé de la situation…
Il est vain de regarder les avancées ou reculs de la jurisprudence ou de la doctrine. Le droit sert de décoration à une politique française, européenne et occidentale. Nous assistons à une augmentation de la proportion des femmes demandeuses d’asile, mais cette augmentation se situe dans le cadre d’un effondrement des demandes d’asile honorées d’une réponse positive. Pourquoi cet effondrement de la demande ? Parce que les réfugiés n’accèdent plus aux pays où ils peuvent accéder à la demande.
Les femmes sont surpersécutées pendant tout le trajet de l’exil. Ces difficulté de trajet qui frappent aussi les hommes et les mineurs s’accroissent. La route est devenue périlleuse précisément parce que les pays vers lesquels ils et elles se rendent pour obtenir protection multiplient les obstacles et favorisent les passeurs et les mafias : au fond, les véritables donneurs d’ordres, facilitateurs de fortune des passeurs, ce sont les ministres de l’intérieur de nos gouvernements.
Je vais donc relativiser les considérations optimistes sur l’évolution de la jurisprudence ou l’invention européenne de la protection subsidiaire.
Plus il y a de demandeurs d’asile, plus le taux de reconnaissance s’effondre, de façon mathématique. La répression est d’autant plus lourde et dangereuse pour les demandeuses et demandeurs d’asile qu’elle est de plus en plus sous-traitée auprès des pays de transit, par exemple au Sénégal, ou au Pakistan, sous pression de l’Europe... Les enjeux sont très en amont !
La situation des demandeurs d’asile est si décourageante et les obstacles sont si nombreux que de plus en plus de persécutés arrivant sur le sol de l’Europe renoncent à demander quoi que ce soit. Par exemple, autour des gares de l’Est et du Nord, Irakiens, Afghans, Iraniens, venus pour fuir des persécutions et ne demandent rien pour des raisons multiples :
les chiffres de l’octroi effectif du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire sont désespérants, se situent à moins de 20% (concernant les Irakiens : pour des raisons d’entraves artificielles administratives ou juridiques, sans rapport avec la situation réelle des individus) ;
clochardisation des individus en raison de la détresse matérielle et psychologique, ils perdent toute confiance dans des pays comme le nôtre. Renoncement au vu du traitement à l’accueil.
règles européennes, notamment règlement Dublin qui imposent aux DA de ne pas choisir le pays où ils demandent protection, mais de déposer leur demande dans le premier qui leur a accordé un visa ou le pays qui a pris le premier leur empreinte digitale… donc aux frontières de l’Europe. Souvent disqualifiés alors en poursuivant leur route.
Je suis souvent frappé que peu de femmes partent d’Afghanistan, plutôt les hommes. Je crois qu’un jour plus de femmes partiront d’Afghanistan car l’école les libérera des interdits qui entravent leur départ. Mais alors on peut prédire un durcissement de la loi française en la matière.
Protection subsidiaire : en effet, je ne crois pas que ce soit un progrès : il n’y a pas d’ouverture de la protection à de nouvelles catégories… On a doublé ainsi le nombre de réfugiés tombant en situation précaire, par ce statut d’un an renouvelable, on verra à l’usage que ce statut ne sera pas toujours renouvelé.
Pour terminer, je voudrais vous raconter une histoire qui me laisse méditatif, celle d’un jeune Afghan de 21 ans arrivé il y a un an en France où il a demandé l’asile. L’Ofpra lui a refusé l’asile, ce que je comprends car il n’a presque rien dit. Au Gisti, où il est venu par les copains, il a mis longtemps à parler : dire qu’il était enfant naturel, donc n’avait jamais été à l’école car il était enfant naturel, puis violé de façon continue dans la ferme où sa mère célibataire l’avait abrité pour le protéger. Sa mère, elle, ne songera jamais à partir, alors qu’elle peut être lapidée à tout moment, sans aucune protection de la justice. Et si cette maman avait eu une fille naturelle, celle-ci ne serait sans doute pas en France. »
L’après-midi fut consacré aux témoignages de réfugiées [1].
Mon intervention en matinée est revenue sur la place spécifique des femmes dans un double contexte propre à la période contemporaine : transformation néolibérale accélérée impliquant une redistribution géographique des fonctions économiques où les femmes sont elles-mêmes partie prenante de manière renouvelée (de plus en plus de migrantes économiques isolées, place des femmes immigrées dans les industries notamment du textile, des maquiladoras du Ciudad Juarez au Mexique à l’Asie du Sud-Est, dans des conditions extrêmes et inhumaines, en passant par les emplois industriels déqualifiés et les emplois domestiques en Europe ou dans le Golfe, entre autres exemples...) ; imaginaire actuel qui sous-tend les guerres, l’aspect "guerres des civilisations" impliquant une construction rigidifiée inquiétante de l’image de la femme "butin de guerre", dépositaire de la modernité ou de la vertu, etc. Cette rigidification implique une inflexion de nos approches collectives des victimes de guerre qui handicape à la fois notre compréhension des conflits eux-mêmes, et notre approche des femmes qui en sont victimes, casse notre solidarité nécessaire dans une perspective féministe (quelle solidarité de genre devant les divisions qui nous sont imposées par cette vision), dans une perspective humaniste (suspicion d’inégalité des cultures, donc d’inégalité des êtres) et dans une perspective politique (se battre pour le droit à l’émancipation individuelle de chacune est-il possible dans un tel contexte omniprésent de surcharge symbolique concernant la femme ?).
Karine Gantin
Karine Gantin, membre du collectif Resisting Women-Femmes en Résistance, représentait au colloque le collectif Resisting Women.
Un chaleureux merci à Benjamin Joyeux.
Notes :
[1] assurant la traduction simultanée pour les intervenantes, il m’était impossible de prendre leurs paroles en note